Commençons par une question toute simple : avez-vous l’impression d’être libres de toute contrainte dans le choix de vos activités (professionnelles, loisir…) ? Pour tenter d’y répondre, faisons un petit exercice tout simple. Voici une liste d’activités. Répartissez-les en deux groupes (et deux groupes seulement), comme ça, d’instinct. 

01

Maintenant, si je vous dis : grâce, technique, affirmation de soi, émotion, rationalité, élégance, écoute, virtuosité, force, affectivité ; comment classez-vous ces mots en deux groupes ?

Est-ce que vos groupes ressemblent aux miens ?

01

Si oui, vous avez une approche genrée de ces activités, c’est-à-dire que vous leur attribuez un genre. Les activités de la colonne de droite sont d’après vous des activités féminines, tandis que celles de la colonne de gauche sont masculines. Cette approche genrée, socialement construite, prouve bien que nous ne sommes pas si libres que ça dans nos choix d’activités, culturelles y compris.

C’est en tout cas ce que tend à démontrer la collection d’articles rassemblés sous le titre Questions de genre, questions de culture par Sylvie Octobre, ainsi que sa postface, signée par Marie Buscatto et intitulée « La culture, c’est (aussi) une question de genre », que je vais tenter de vous présenter.

Marie Buscatto, ainsi que les auteurs de la collection, émet donc l’idée que nous avons l’impression d’être libres dans nos choix de pratiques culturelles. Illusion trompeuse s’il en est. Prenons deux exemples présentés dans l’ouvrage : dans le premier, on nous explique que la danse classique est considérée comme féminine car elle exige de posséder des qualités jugées féminines : grâce, élégance…

02

En revanche, le hip-hop est lui considéré comme une activité masculine, car elle exige de posséder des qualités jugées masculines : endurance, force, combativité…

02

Le 2e exemple, qui nous concerne plus, montre que la culture scientifique est majoritairement masculine. Les femmes y sont, je cite : « rares, invisibles et infériorisées », tandis que les grands hommes de la science sont valorisés, aidant les jeunes garçons à se retrouver dans cette culture scientifique et à s’y sentir bien. (Bien qu’il ne s’agisse pas ici de genre, mais plutôt d’ethnie, si l’on prend en compte la population noire dans son ensemble, toutes origines confondues, doit bien se sentir invisible dans les différents média. L’impact d’un film comme Black Panther, mettant à l’honneur cette population, mettant en position de héros (voire de super-héros) les personnages principaux, noirs, est colossal mais rare, tout comme la présence des femmes dans la culture scientifique.

Dans nos sociétés modernes où l’on se targue d’avoir fait évoluer les mentalités, comment se fait-il que nous subissions ces contraintes de genre tout en ayant l’impression d’être libres dans nos choix ? Plusieurs facteurs entrent en compte.

D’une part, ces modèles sont perpétués par différents dispositifs de socialisation :

  • Familial tout d’abord : la transmission parents / enfants reste un lien fort et les réflexes acquis par les générations passées perdurent parfois jusqu’à aujourd’hui.
  • Scolaire ensuite : à l’école, dans les centres de loisirs, etc.
  • Ou encore médiatique. Les journaux, magazines, séries télé et films véhiculent tous une certaine vision de l’homme et de la femme. Les publicités pour parfum, par exemple, mettront principalement en scène de belles femmes bien apprêtées. On retrouve l’élégance, la grâce, la sensualité. Celles pour les voitures en revanche, utiliseront plutôt un homme, pour le côté viril, prise de décision. Et quand elles mettent en scène des femmes, il s’agit souvent de potiches tout juste bonnes à servir de faire-valoir à l’homme et à sa voiture.

Il existe aussi certains dispositifs beaucoup plus informels. L’autre jour, je parcourais un site de vente privées à la recherche d’un cadeau pour ma fille de 7 ans. Mon regard s’arrête sur une boutique de décoration avec des affiches au graphisme rigolo. Pas ce que j’aurais acheté, mais rigolo quand même. Oui mais… les choix, là aussi sont genrés. Les filles ont le droit d’être une princesse ou d’être superficielles, les garçons eux peuvent devenir des rock stars ou des docteurs. Pourquoi, d’après cette boutique de déco (comme pour tant d’autres), les filles ne pourraient-elles pas aussi des pirates, ou des pilotes de courses et pourquoi les garçons ne pourraient-ils pas être des princes, ou vouloir être le plus beau ?

Sans titre 8

Une autre explication donnée par Marie Buscatto est l’existence de la naturalisation. L’idée est que tout ce conditionnement n’est pas socialement construit, comme on voudrait nous faire croire, mais bien le résultat d’une quelconque distribution génétique qui fait que les femmes sont, par leur constitution physique, des êtres fragiles et de la fragilité à la grâce il n’y a qu’un pas. Les hommes quant à eux, sont naturellement plus forts physiquement, ce qui implique nécessairement qu’ils soient également plus forts mentalement et donc plus aptes à occuper des postes à responsabilités, à pratiquer des activités demandant force, endurance, affirmation de soi.

D’après Marie Buscatto, les dispositifs de socialisation présentés auparavant sont invisibles, on ne se rend pas compte qu’on les « subit ».De fait, je cite « la fabrique sociale des différences genrées est rendue invisble au profit d’un discours qui promeut les choix individuels, les goûts subjectifs, les orientations personnelles. » Ceci est notamment flagrant lorsqu’on interroge des jeunes de 20 ans sur leurs pratiques culturelles. Ils sont persuadés que les pratiques sont le résultat de choix personnel basé sur leurs goûts et aspirations profondes, et que s’ils changeaient de genre, ils auraient choisi les mêmes pratiques. Ce qui est paradoxal, c’est que ces mêmes jeunes avouent penser que certaines activités sont des « trucs de garçons » tandis que d’autres seraient des trucs de filles. En ce qui concerne la culture scientifique, même constant. D’après ces jeunes, les filles aurait des cerveaux et des gènes qui justifieraient leur peu d’appétence pour la science.

Néanmoins, même s’ils sont rares, des exemples de transgressions, ou du moins de tentatives existent. Hommes comme femmes, même s’ils sont rares (et chez les hommes plus que chez les femmes, j’y reviendrai), essayent de s’affranchir de ce genrisme. D’après Marie Buscatto, cette démarche, contrairement à ce que l’on pourrait penser, surtout dans cet ère post-Weinstein, est plus difficile pour les hommes que pour les femmes. Les femmes éprouveraient moins de difficultés à s’affranchir de ce carcan, car elles subiraient moins la pression du regard extérieur et du jugement.

06

L’exemple utilisé, celui d’un homme voulant être flûtiste depuis son enfance, obligé d’apprendre à jouer d’instruments plus masculins à la place (guitare, percussions) et qui a attendu de maîtriser lesdits instruments avant de finalement apprendre la flûte par peur d’une remise en cause de sa virilité, de sa capacité à assurer, voire même de son pouvoir sexuel.

Le titre de l’article donne une autre indication : la culture, c’est une question de genre, certes, mais il ne faut pas oublier le aussi. Si le genre est un critère déterminant dans les pratiques culturelles, il n’est pas l’unique. En effet, on peut aussi noter l’influence des déterminants sociales tels que les classes sociales, comme indiqué dans l’exemple de la culture scientifique : plus d’hommes que de femmes, certes, mais les hommes issus des classes populaires tendent à en être exclus. L’âge, les relations de couple, la présence d’enfants dans la cellule familiale, le métier exercé sont autant de facteurs à prendre en compte.

07

 

Source : "La Culture, c'est (aussi) une question de genre" - Marie Buscatto, in Questions de genre, questions de culture dirigé par Sylvie Octobre